On la décrit souvent comme une “électronicienne”. Comprendre : une artiste électronique, autrice d’une musique savante. C’est sans doute vrai, mais c’est aussi très réducteur. Cécile DeLaurentis le démontre magnifiquement avec son second album Musicalism.
Car si la richesse foisonnante de ces compositions s’adresse à la tête, elles savent aussi très bien parler aux jambes.
Une sorte de retour aux sources pour cette Toulousaine d’origine, membre à part entière de cette génération qui est entrée, adolescente, dans l’électro grâce à l’énergie et la puissance des free- parties. Loin du conservatoire et l’univers du jazz dans lequel elle a grandi (son père Philippe Léogé, jazzman réputé, a joué entre autres avec Claude Nougaro) et où elle a fait ses premiers pas de chanteuse en reprenant des standards de jazz. Ce qui ne l’empêche pas d’être toute jeune une vraie geek, passionnée par les possibilités de l’ordinateur et des machines. Elle imagine ses propres compositions au début des années 10, à l’’aide de synthétiseurs virtuels avec dans le viseur comme héroïne l’Américaine Laurie Anderson qui maitrise toute seule à 100% sa production.
Un premier album Unica (2021) marqué par l’alliance particulière de la voix et de l’électronique, un essai brillant autour d’œuvres classiques retravaillés avec l’aide de l’intelligence artificielle (Classical Variations, Vol. 2, 2023) posent les bases d’une artiste/aventurière en perpétuelle quête d’explorations sonores inédites.
Elle l’exprime parfaitement tout au long de cet étincelant Musicalism, sans aucun doute sa réalisation la plus aboutie, dont l’intrigant fil conducteur, lui a été fourni par la synesthésie. Car Cécile quand elle entend ou compose de la musique visualise des couleurs lui provoquant immédiatement différents états émotionnels. Exemples : bleu, c’est envolée, espoir, réveil et orange correspond à triomphe, épique, force. Ces différentes couleurs évoluent dans son esprit vers des formes et même des personnages. Le déclic lui vient lorsqu’elle découvre un mouvement lancé dans les années 30, le musicalisme, soit des artistes qui traduisent les sons en peinture. C’est décidé, ce sera la thématique de son prochain album. Ce rapport à la couleur et aux émotions, elle le décline tout au long de ses treize titres dont les intitulés se rattachent évidemment tous à un coloris.
Une rencontre a également été importante dans le processus créatif, celle avec Joachim Garraud. Il y a quatre ans, à l’occasion d’un projet parallèle, elle se retrouve à jammer avec le pionnier électronique tricolore dans le désert Californien, puis dans des festivals. Une expérience à l’énergie incroyable qui la reconnecte à la sensation qu’elle éprouvait dans le monde des raves. Ce bouillonnement est palpable dans les étourdissants “Unbelievable Green”, “Supermassive Red” ou “Tangerine Land”. Mais même dans ces irrésistibles appels à la danse, la grâce des mélodies n’est jamais très loin. Elle éblouit également les saisissants “I’m Just A Rose”, “Bluebird on A Dune” ou “Gone Colors”, autant de tubes en puissance.
Le laboratoire DeLaurentis est aussi ouvert aux collaborations. Comme celle avec le mythique chanteur suédois Jay Jay Johanson aboutissant au trip-hop frissonnant “The Wooden House” ou celle avec le duo japonais Osteoleuco pour le très réussi rap futuriste “Golden Kids”. Et si l’on éprouve la sensation tenace au fil des titres d’écouter un univers aux sonorités inédites, c’est bien parce que DeLaurentis utilise des instruments numériques particuliers qu’elle qualifie joliment de lutherie digitale tels le Push d’Ableton, l’Erae d’Embodme ou encore les outils d’intelligence artificielle de Sony CSL.
Un album conçu également comme une expérience auditive spatialisée, réalisée en Dolby Atmos avec dans les tuyaux un live immersif 360 en partenariat avec Radio France et l’ingénieur/designer sonore Hervé Déjardin.
Avec DeLaurentis, la musique du futur c’est maintenant.